Les
agences de notation chargées de
faire de la prévision financière créent actuellement les
tempêtes sur les marchés financiers. Elles n’ont pas
prévu les défaillances qu’elles étaient chargées de
prévoir, et en particulier elles ont été
défaillantes en ce qui concerne les faillites
d’entreprises comme celles d’Enron et de Worldcom en
2002. Elles n’ont pas anticipé les
crises
financières, comme les crises asiatiques de la fin des
années 1990 ou la crise des
subprimes de 2008,
dans laquelle elles portent une lourde
responsabilité. En revanche, elles sont capables de les
provoquer. Les agences de notation financière qui sont
censées être une météo financière créent les
dérèglements climatiques. Ce qui démontre que l’argument
utilisé pour les défendre (elles seraient un thermomètre
étranger à la maladie dont il décèle le symptôme) est
doublement faux : elles ne détectent pas les
fièvres, elles les créent. Ce « pouvoir
négatif » est dû non pas à la dérégulation, mais au
contraire à une mauvaise régulation. Pour favoriser le
développement du marché de la dette, les régulateurs et
les gouvernements ont agi comme l’apprenti sorcier qui
avait créé un balai magique porteur d’un sceau d’eau :
au lieu de nettoyer, il avait occasionné des dégâts
considérables. Ils ont transformé ce qui devait être un
élément de transparence des marchés en source de
volatilité, de manipulation et d’opacité. Pour
favoriser le développement des marchés de dette, les
autorités américaines ont privilégié les agences de
notation, en leur donnant une position qui leur
donne le moyen de défier les efforts de
responsabilisation et de contrôle accomplis en réaction
aux crises provoquées par… ces agences de notation même.
Un peu d’histoire
Les agences de notation se sont
chargées d’évaluer les risques des obligations des
entreprises (corporate bonds) et des
collectivités locales (municipal bonds). Elles
ont été précédées par les agences de renseignement
financier, au XIXe siècle (la plus connue était
Barings). Le développement des investissements
tels que les chemins de fer américains ont suscité la
création d’agences de notation : c’est par
exemple Moody’s analyses of Railroads
en 1909. Poor qui, depuis 1868, publiait Poor’s
Manual of the railroads of the United States,
se met aux notations en 1916. En 1922, apparaît
Standard Statistics.
Les agences de notation ont étendu
leurs analyses aux émissions des municipalités. Les
municipal bonds sont des obligations émises par des
villes ou d’autres collectivités locales, ou des agences
de ces collectivités. Parmi les émetteurs, on compte les
agences de redéveloppement, les aéroports, les ports et
toutes les entités en dessous de l’État. Aux
États-Unis les intérêts perçus par les porteurs de
titres municipaux sont souvent exonérés des impôts
fédéraux ou ceux de l’État, localement. Les
municipal bonds sont d’ailleurs souvent dénommés
Tax Exempt Bonds. Cette exemption est
l’héritage d’une décision de la Cour suprême des
États-Unis de 1895 qui avait jugé que le
gouvernement fédéral n’avait pas le pouvoir de taxer les
intérêts des municipal bonds. Ces
municipal bonds sont cotés par les agences de
notation depuis que Standard & Poor’s, en 1916, a
commencé à les évaluer.
Les agences de notation ont toute leur
place aux États-Unis dans les années 1930, dans la
foulée de la « grande dépression ». Elles
fournissent des renseignements facturés aux
investisseurs.
Réglementation boursière et
agences
En 1931, l’OCC (Office of the
Comptroller of the Currency, principale instance de
réglementation américaine) intègre les agences de
notation dans sa réglementation : toute banque doit
valoriser les titres qu’elle détient en fonction de leur
notation. Le Banking Act de 1935
interdit l’achat de titres principalement spéculatifs,
ce qui en fait exclut les titres qui ne sont pas notés
investment grade par les agences de notation.
Lorsque, après les scandales de la
crise de 1929, une réglementation boursière a été mise
en place dans le Securities Exchange Act,
les agences de notation ont bénéficié de conditions
privilégiées. Alors que la SEC interdisait, par la
Regulation FD (Full Disclosure), aux sociétés
de donner des informations non publiques, de façon
sélective, à des analystes, à des investisseurs
institutionnels ou assimilés sans les diffuser
simultanément dans le public, les agences de
notation de crédit ont été expressément exclues. Les
autorités ont considéré que les dangers de
fraude justifiant la réglementation à l’égard
des actionnaires, considérés comme des spéculateurs, ne
s’appliquaient pas aux investisseurs en titre de dette.
Une montée en puissance
favorisée par régulateurs et gouvernements
La notation financière
concerne l’information des
marchés obligataires.
La notation repose sur une évaluation de la
prévisibilité de remboursement d’une émission de titres
par un émetteur. Cette information ne se situe pas dans
le cadre des règles concernant l’information boursière :
l’émetteur peut ne pas être coté. Et, en outre,
l’information ne concerne que la possibilité pour
l’émetteur de rembourser la dette correspondant aux
obligations émises. Au lieu de l’information très
détaillée requise par l’information boursière pour les
actions, les agences de notation fournissent une note
pour l’émission des obligations. Il s’agit d’une
évaluation des risques de non-paiement, qui ne porte
donc pas, comme pour les actions, sur l’ensemble des
perspectives, et en particulier sur les
perspectives de profitabilité. Le rôle et l’influence
des agences de notation se sont développés, avec le
soutien des régulateurs et des gouvernements, à la
faveur des crises diverses et variées : déjà, pourtant,
leur rôle avait été contestable. En fait, les agences de
notation ont vu peu à peu leur rôle renforcé, comme
d’ailleurs les auditeurs.
La financiarisation de
l’économie a dopé les agences de notation
Depuis les années 1970, les lois et
réglementations fédérales imposent aux émetteurs de
faire noter leurs émissions de dette. En 1975, lors de
l’émission par la SEC des règles sur les exigences de
capital des banques et des brokers/dealers, dix
agences de notation (credit rating agencies) se
sont vu reconnaître le statut de « Nationally Recognized
Statistical Organizations » (NSRO). La SEC a autorisé
l’utilisation par d’autres firmes financières de la
notation des NSRO. Avec la suppression, en 1974, de l’Interest
Equalization Tax, créée en 1963 pour lutter contre la
sortie des capitaux américains – et qui imposait des
barrières dissuasives au financement étranger –,
de nombreux pays empruntent sur les marchés américains :
d’où la notation des États souverains. La
technique de la notation a accompagné le développement
de la sophistication des marchés financiers. Il en est
ainsi des techniques financières de subordination, avec
des notations différentes selon le rang de la dette
émise.
Reconditionnement de titres
« pourris »
Puis les crises financières ont
attisé l’innovation financière, avec les techniques de
reconditionnement de la dette. Il s’est agi de faire
face à la cessation de paiement du Mexique en 1982, des
crises bancaires qui, dans les années suivantes, ont
secoué quelques pays d’Amérique Latine et des Caraïbes,
aux défaillances de divers pays africains. En 1989,
le
plan Brady est utilisé pour
restructurer la dette de 1982, avec émission de par
bonds et de discount bonds, qui obtiennent
rapidement leur rating. Les titres « pourris »
résultant des prêts, en particulier aux pays en voie de
développement incapables de rembourser leur dette, ont
été fortifiés par des techniques comme celle du
surdimensionnement, ou par l’addition de titres
dits de « haute qualité ». Les titres
« reconditionnés » se voyaient décernés alors un
certificat de qualité par les agences de notation (ce
fut exactement le cas des subprimes).
En 1986, avec le « big bang » de
Londres, le Royaume-Uni a libéralisé ses marchés
financiers. Cette libéralisation, à l’exemple de la
situation américaine, en mettant en place le cadre
juridique du fonctionnement des marchés de dette, allait
consacrer le rôle fondamental des agences de notation
dans l’expansion de la dette privée et publique.
L’innovation financière et
les agences
Dans les années 1990, les agences de
notation ont été positionnées comme arbitres du
risque associé à un emprunt.
La déréglementation bancaire avait
pour but de réduire le risque du développement de la
dette pesant sur les banques en le transférant sur le
marché. La création monétaire résultant du
crédit devenait un apanage du marché. Les
banques pouvaient développer une activité beaucoup plus
lucrative que celle de prêteur, elles
développaient l’ingénierie financière et la production
de produits financiers. L’économie américaine
cherchait à compenser la désindustrialisation et la
délocalisation de la production par la révolution de
l’innovation financière. Les agences de notation avaient
un rôle pivot, celui de certificateurs de la
qualité de la production financière. Alors que
le rôle d’origine des agences de notation était le
repérage et l’élimination des dettes spéculatives,
elles ont participé au développement
d’opérations fondées sur des dettes d’émetteurs de
taille et de qualité de crédits inférieures,
sur des portefeuilles de crédit
subprimes. D’où
le développement de
titres complexes, tels que les
véhicules de titrisation et les titres adossés à des
crédits hypothécaires.
Transformer le plomb en or
Les agences ont été très impliquées
dans la mise en place du marché des opérations
structurées complexes par lesquelles les risques
spéculatifs étaient censés disparaître. Les banques
utilisaient directement des modèles mathématiques créés
par les agences. La
modélisation mathématique
était fondée sur le fonctionnement aléatoire des
marchés, base d’une analyse probabiliste. L’utilisation
de formules mathématiques masquait la vacuité de
l’analyse et les erreurs des concepts. Suivant la
formule de Nicholas Taleb dans Le
Cygne noir, « on camoufle l’escroquerie
intellectuelle derrière les mathématiques » :
par le biais d’équations et d’algorithmes, le « plomb »
des créances pourries était transmuté en « titres d’or »
notés AAA par les agences de notation.
Assurance « tout risque »…
sans mutualisation desdits risques, réputés zéro !
Les agences de notation ont été au
cœur du développement des produits structurés.
Il ne s’agit pas de titres émis, mais de produits
financiers créés par un certain nombre de
banques. La notation s’est associée au « rehaussement de
crédit » : les banques spécialisées constituaient des
portefeuilles de crédit (crédits immobiliers, crédits à
la consommation). Dans le cadre de ces
émissions, les émetteurs ont
utilisé les
agences de notation pour fournir des analyses des
risques de crédit, et ils ont payé les services
des agences de notation pour la recherche, l’analyse et
la surveillance du crédit.
Les agences de notation, elle, ont
fourni des cotes destinées à inspirer confiance dans les
obligations qui bénéficiaient de la garantie de ce qui a
été qualifié d’« assurance monoligne ». Issue des
associations de mutualisation constituées pour favoriser
l’émission des obligations municipales après la crise
provoquée par la
faillite d’Orange County
en 1994. Il
s’agit d’une « garantie » donnée par une société
procédant à une évaluation du titre. Sur la base de
cette « garantie », l’agence de notation accorde sa
notation. La notation n’est donc pas fondée sur
l’analyse du crédit d’un émetteur, et l’agence de
notation agit en somme comme un bookmaker dans une
opération de pari ! La notation des titres,
dans une très grande partie des opérations de
titrisation, dépendait de la notation « triple A »
accordée par les agences de notation aux
rehausseurs de
crédit. Le « triple A » accordé aux cinq plus
grands rehausseurs de crédit était censé transformer
près de 5 000 milliards de crédits immobiliers et à des
collectivités locales en actifs équivalents aux T Bonds
du gouvernement américain, sur la base de quelques
milliards de fonds propres. Les rehausseurs de
crédit fonctionnaient en effet en « “no risk”
insurance » en affirmant que leur analyse
excluait tout risque. Le système ne fonctionnait donc
pas sur la base normale d’une assurance, avec
mutualisation des risques et accumulation de primes,
pour constituer des réserves afin de faire face aux
sinistres.
Des agences responsables de
la débâcle des subprimes !
En 2007, 60 % des revenus des agences
de notation étaient liés aux opérations de titrisation.
En juin 2007, S&P’s déclarait : « Il est peu
probable que l’exposition aux subprimes pose
des difficultés majeures aux assureurs d’obligations. »
Les agences de notation, grâce à la
rémunération fournie par les émetteurs, publient chacune
des centaines de milliers de notes. Un pas
supplémentaire gigantesque dans cette activité de paris
a été franchi avec les « CDS » (Credit Default Swaps),
contrats de protection financière entre acheteurs et
vendeurs). Les agences de notation étaient au cœur de
cette production de produits financiers car elles
certifiaient la qualité du produit.
Il était évident, avec la
multiplication des émissions, la complexité sans cesse
croissante des techniques, l’extension aux dettes
publiques et parapubliques, que les agences de
notation n’avaient ni la compétence ni les moyens de
réaliser une évaluation sérieuse et fiable ! En
particulier, la complexité et le nombre des
Subprime
Residential Mortgage Backed Securities (RMBS) et des
Collaterized Debt Obligations (CDO) après 2002 n’ont pas
été accompagnés d’une mise en place de procédures
adaptées. L’absence de valeur de cette information était
amplement démontrée : les investisseurs ne
voulaient pas payer pour cette information, et ce sont
les émetteurs qui se sont mis à payer pour la notation
de leurs émissions de titres. Le conflit
d’intérêt s’est aggravé : les agences se sont mises à
participer au montage des produits financiers qu’elles
allaient noter… Autre chose : comme la notation d’un
titre était susceptible de résulter de techniques de
reconditionnement des titres obligataires, les
agences de notation ont laissé se propager l’idée que la
bonne notation des titres reconditionnés témoignait de
la santé recouvrée de l’émetteur. Enfin les
produits dérivés ont rendu les obligations et les
actions interdépendantes de façon opaque. Les agences de
notation ont ainsi faussé l’information sur les marchés
boursiers comme sur les marchés obligataires.
Les dégâts causés par les
agences de notation par suite de leurs défaillances sont
dramatiques. Leur aveuglement et leur
complaisance ont été patents. En attribuant de très
bonnes notes à des produits dont la sophistication
masquait la toxicité, elles ont été pour l’exemple le
plus récent
responsables de la débâcle des subprimes.
Pourquoi les investisseurs
ont perdu confiance
Il a été souligné que les critiques
et les doutes n’ont pas diminué l’impact des agences sur
les marchés. Si leurs avis sont suivis avec attention,
il n’est pas exact que les investisseurs aient
confiance dans leurs appréciations des
risques.
Malgré la démonstration du conflit d’intérêt qui résulte
du paiement de l’évaluation par les émetteurs,
les investisseurs refusent toujours de payer pour le
travail d’analyse des agences. C’est la
démonstration du peu de valeur qu’ils y attachent.
En fait, on pourrait dire que les
marchés financiers font preuve de la même sagesse que
celle de l’extravagant Nasr Eddin Hodja, un conte de
la culture musulmane. Hoja a perdu sa montre en
revenant la nuit chez lui. Il la cherche, non pas à
l’endroit où il l’a perdue, mais sous la lampe, parce
qu’il y a de la lumière… Les investisseurs se fondent
sur ces notes parce que ce sont les seules
informations qui les éclairent et que les notes
des agences de notation se voient conférés des
pouvoirs magiques par les régulateurs !
Équations douteuses
Les gestionnaires de fonds, les
traders et nombre d’investisseurs institutionnels,
sont intéressés seulement par l’évolution du
marché à court terme. On a pu constater ce
phénomène pour la valorisation des
options avec la
formule de Black Scholès. La recherche
de la simplicité et de la rapidité de calcul était
privilégiée dans le choix des hypothèses, et
l’utilisation d’une équation différentielle donnait une
impression rassurante de technicité. Acheteurs comme
vendeurs s’y référant, la notation va déterminer
le marché a court terme, indépendamment de l’exactitude
de l’évaluation. L’impression que l’exactitude
de cette formule était démontrée reposait sur ce
constat : le marché reflétait la valorisation
obtenue sur la base de ces équations. Mais la
faillite du fonds LTCM a montré
qu’elles conduisaient l’investisseur à la ruine. Or les
inventeurs de la formule avaient reçu le prix Nobel
d’économie, d’où une légitimité scientifique illusoire :
le fonds qu’ils ont créé a généré des milliards de
pertes… Après la démonstration des dangers de la
méthodologie, les travaux de Mandelbrot ont prouvé le
caractère erroné des hypothèses de modélisation. Mais
les leçons ont été ignorées.
Le statut privilégié de
Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch
Les agences de notation agissent de
façon organisée avec les banques : elles apportent la
bénédiction des autorités de régulation et des
gouvernements. La régulation, en outre,
contraint les investisseurs à suivre les avis des
agences de notation dans leurs investissements. La
notation d’un titre est d’abord, pour de nombreux fonds,
une exigence résultant des règles qui leur sont
applicables pour qu’ils puissent investir, ce qui exclut
d’ailleurs les obligations des PME. La note d’un titre a
du reste un impact direct et indirect sur la
comptabilisation du titre. La notation, à l’origine,
visait à l’élimination des titres spéculatifs pour les
émetteurs privés et la comparaison des municipal
bonds. Elle a renforcé son rôle par l’importance
des notations qui sont censées démontrer
l’inexistence de risque, autour du AAA. Il s’agit de
mettre ces dettes en équivalence avec les obligations
d’état.
La raison pour laquelle les
régulateurs et les gouvernements ont favorisé le
développement de la notation est qu’ils ont considéré
qu’elle était un facteur de développement de la
circulation des capitaux. Les trois agences de
notation, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch,
jouissent d’un statut privilégié résultant de leur
domination sur le marché de la notation. Moody’s et
Standard & Poor’s sont en outre responsables de la
notation de 80 % des municipal bonds.
La notation a intoxiqué les
banques, mais l’on continue…
Pour que
l’investisseur investisse, il faut qu’il croie
comprendre les risques auxquels il est confronté. Les
régulateurs en sont venus à imposer l’utilisation de la
notation aux acteurs de marché. Depuis la
crise
pétrolière et l’afflux de petrodollars, avec une
abondance de liquidités depuis alimentée aussi par les
surplus commerciaux des pays émergents, le
développement des marchés financiers a été un objectif
prioritaire des gouvernements occidentaux. Pour
alimenter une croissance jugée nécessaire en particulier
pour générer des emplois – alors que ceux-ci
disparaissaient avec la désindustrialisation de
l’Occident – les gouvernements occidentaux ont
vu dans l’endettement, privé et public, une façon de
transférer les risques au marché.
L’arbitraire de notations orientées,
comme la complaisance et l’aveuglement des agences de
notation, reflétaient la philosophie qui préside à tous
les systèmes de ranking. En attribuant de très
bonnes notes à des produits dont la sophistication
masquait la toxicité, elles ont été pour l’exemple le
plus récent responsables de la débâcle des subprimes.
Avec la crise des subprimes,
et en particulier la faillite de Lehman Brothers,
il est devenu clair que les évaluations des risques
purement artificielles retombent non seulement sur
l’investisseur, en particulier asiatique, mais aussi sur
les banques américaines qui avaient fortement profité du
système. Après avoir expliqué à leurs investisseurs que
les produits qu’ils leur vendaient étaient sans risque,
comme en témoignaient les notes des agences de notation,
ils n’ont pu que leur financer l’acquisition à crédit de
ces produits, pour maximiser leur profit. Ce faisant,
les banques ont concentré le produit qu’elles avaient
dilué, et elles ont été intoxiquées.
La réglementation bancaire
internationale a cependant continué à privilégier
l’importance de la notation, alors que celle-ci
est un instrument de déstabilisation du système
bancaire.
Le chantage des agences
En 2006, le Congrès américain a
ratifié le Credit Rating Agency Reform Act
qui, en particulier, donne pouvoir à la SEC
pour la régulation des agences de notation. Il est clair
que la
crise de 2008 est arrivée sans qu’une régulation
efficace ait été mise en place. La section 939 du
Dodd Frank Wall Street Wall Street and Consumer
Protection Act, entré en vigueur le 4 octobre
2010, a essayé de mettre fin aux privilèges des agences
de notation en supprimant l’exemption dont elles
bénéficiaient, et en renforçant les pouvoirs de la SEC à
leur égard. La loi prévoit la responsabilité
civile des agences de notation au titre de la
législation boursière si leur évaluation est inexacte.
La loi a aussi mis en cause la domination des trois
agences en demandant à la SEC d’étudier la faisabilité
de l’évaluation des
Asset backed securities (ABS) sur
désignation par une agence indépendante, et non par le
choix de l’émetteur.
Pour empêcher la mise en
œuvre de ces mesures, les agences de notation ont menacé
de bloquer les marchés en refusant que leurs notations
soient citées dans les SEC filings. La
SEC a cédé au chantage et a annulé la régulation sur les
ABS. Les agences de notation tirent profit des
difficultés économiques, qu’elles ont largement
contribué à créer, pour augmenter leur pouvoir
politique. Elles cherchent à forcer le
régulateur américain à ne réduire ni leur autonomie ni
leur puissance.
La dégradation de la note
américaine est un avertissement sans frais
La dégradation de la note américaine
par S&P’s est une manifestation de cette stratégie. S&P’s
assume le rôle du méchant alors que les deux autres
agences jouent le rôle du bon. Il s’agit, par un
avertissement sans frais, de démontrer que, par d’autres
dégradations de la note, décidées par les deux autres,
elles mineraient la confiance dans le gouvernement et
feraient augmenter les taux. La menace de
dégradation est destinée à obtenir le blocage de toute
réforme en contrepartie d’une promesse de ne pas
abaisser la note des obligations fédérales américaines,
et de conserver cette mansuétude à l’égard des
municipal bonds. Les agences de notation
qui profitent des restrictions budgétaires frappant la
SEC – lesquelles contribuent à bloquer leur reforme –
militent bien entendu pour une rigueur budgétaire
accrue.
Calme sur les marchés
américains et tempête sur les marchés européens…
Les agences de notation sont d’un
grand optimisme pour les municipal bonds
américains, mais offrent un contraste saisissant avec
leur pessimisme quant aux dettes des États européens.
Des États comme la
Californie, l’Illinois, New York and New Jersey étaient
déjà dans une situation financière critique avant la
récession qui a suivi la crise de 2008, ce qui
les rendait particulièrement vulnérable à des vents
économiques défavorables. Dans divers États, les
fonctionnaires ont souffert de défauts de paiement.
Pourtant, même les États à
risque bénéficient d’une notation d’au moins « A »,
y compris des États comme l’Illinois, considéré comme un
deadbeat state. Traduisez : les obligations de
l’Illinois ne supportent qu’une marge de 2 % supérieure
à celle des US Treasury Bonds.
À l’époque du boom économique, de
nombreuses municipalités ont émis des obligations qui
étaient garanties par les
assurances monolignes. Elles
ont ainsi obtenu des notations AA ou AAA. Un des
principaux assureurs monolignes, Ambac,
s’est mis sous la protection du Chapter 11 en
novembre 2010. Les autres suivront. Les assureurs
monolignes, et en particulier les principaux,
Ambac et MBIA, avaient commencé à connaître des
difficultés en 2007, et quand les banques ont réalisé
que les assureurs monolignes ne pouvaient payer le flot
des demandes, elles ont accepté de renoncer aux
garanties contre des paiements forfaitaires. Une
grande partie des obligations n’est plus assurée.
Et si les municipalités cherchaient à faire des demandes
au titre de celles qui sont en vigueur, il est clair
qu’il n’y a pas d’argent pour les honorer. Il
est donc clair que la notation ne correspond pas au
niveau réel de risque et que les agences de notation ne
font pas prendre en compte les risques des municipal
bonds. Il est évident que les agences de
notation font preuve d’une complaisance qui fait suite à
celle que constituait la notation sur la base de ces
prétendues garanties des assurances monolignes.
En revanche, les agences de
notation font preuve d’un grand pessimisme lorsqu’il
s’agit des dettes publiques en euro. Elles
ont en particulier abaissé les notes non sollicitées de
la Grèce, mais aussi de l’Irlande, du Portugal ou de
l’Italie. Elles sont de la même façon négative
sur les banques européennes et en particulier
françaises, alimentant la fébrilité des marchés
boursiers.
La politique prônée par les agences
de notation ne vise pas à aider les États à rembourser
leur dette : elle les étrangle et les empêche de générer
des recettes indispensables au paiement des dettes.
C’est une manœuvre de chantage pour forcer les États
européens à racheter la dette attaquée. Les menaces
d’abaissement des notes des banques, véritables fuites
de rumeurs, sont à leur tour des manœuvres de
déstabilisation des banques de la zone euro, au profit
des banques américaines. Elles ont pour objet
manifeste de déstabiliser l’euro et ainsi de forcer les
liquidités à se placer en dollars.
Les campagnes de déstabilisation des
agences de notation visent en outre à contrecarrer les
efforts européens de régulation.
Remettre en cause la
notation à tout prix !
Les dégâts infligés par les agences
de notation à l’économie exigent une réflexion
fondamentale sur l’avenir de la notation.
Le statut autonome de la
notation financière dans l’information des marchés n’est
plus adapté à l’évolution des marchés financiers.
Les marchés de dette et d’actions sont devenus
trop interdépendants, les marchés obligataires sont
devenus trop importants, ils éclipsent en réalité le
marché des actions. Le marché de la dette, loin d’être à
l’abri de la spéculation, est devenu un marché hautement
spéculatif. Il est anormal qu’il existe une
asymétrie d’information entre les
marchés obligataires
et les marchés d’actions, alors que les
marchés
de dérivés offrent le moyen de spéculer sur un des deux
marchés grâce à l’autre ! La communication
financière et l’information financière rendent le marché
boursier suffisamment sensible à la notation pour que
celle-ci ne soit pas intégrée dans une réglementation
globale de l’information des marchés financiers.
À l’heure d’Internet, il faut tirer
les leçons des crises, tant pour l’information sur les
entreprises que pour l’information sur les collectivités
locales et les États. Il faut repenser l’information des
marchés par la comptabilité, l’information boursière et
la notation, en intégrant une information sur cet aspect
majeur qu’est le risque. La science météo a découvert
l’« effet papillon » et compris le chaos qui est généré
si l’on n’a pas une vision globale des phénomènes
climatiques : l’information boursière dans la
mondialisation des marchés de capitaux doit
impérativement à son tour acquérir une vision
globale. L’effet de chaos est en effet d’autant plus
dramatique que les erreurs de la météo financière ne
sont pas seulement un défaut de prévision des tempêtes,
mais le déclenchement même des cyclones et ouragans. Le
climat économique ne se rétablira pas si les marchés
financiers sont la proie de dérèglements climatiques.